J'ai le temps de me poser la vieille question qui surgit fatalement en voyage dans le cœur du sédentaire que je suis : pourquoi ne pas m'arrêter ici ? Des hommes, des femmes, des enfants considèrent ces lieux fugitifs comme leur pays. Ils y sont nés. Certains n'imaginent sans doute aucune terre au-delà de l'horizon. Alors pourquoi pas moi ? De quel droit suis-je ici et vais-je repartir en ignorant tout de North Bend, de ses rues, de ses maisons, de ses habitants ? N'y a-t-il pas dans mon passage nocturne pire que du mépris, une négation de l'existence de ce pays, une condamnation au néant prononcée implicitement à l'encontre de North Bend ? Cette question douloureuse se pose souvent en moi lorsque je traverse en tempête un village, une campagne, une ville, et que je vois le temps d'un éclair des jeunes gens qui rient sur une place, un vieil homme conduisant des chevaux à l'abreuvoir, une femme suspendant son linge sur une corde tandis qu'un petit enfant s'accroche à ses jambes. La vie est là, simple et plaisible, et moi je la bafoue, ja la gifle de ma stupide vitesse...

Mais cette fois encore, je vais passer outre, le train rouge fonce vers la montagne en hululant, et le quai glisse et emporte deux jeunes filles qui se parlaient gravement, et je ne saurai jamais rien d'elles, et rien non plus de North Bend.

in Les météores, Michel Tournier, pp. 558-559, éd. Folio Gallimard, 1975

Ça ne vous ai jamais arrivé de vous demander quelle était la vie des gens aperçus depuis une fenêtre de train, de voiture ? Des groupes entendus, croisés en tourisme dans une ville ? C'est la même curiosité qui m'a poussé à en savoir un peu plus sur la danse de la corde à sauter du Monos de Clermont. Recherche teintée de moquerie, certes, un peu, mais jamais de mépris.